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Le Pain de Vie PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Yannick Ferraro   

18ème dimanche du Temps Ordinaire, dim 2 août 2015, Jn 6, 24-35

Dimanche dernier, devant la foule en attente de signes, Jésus avait immédiatement perçu la première nécessité qui s’imposait : leur donner du pain. Et je vous invitais à y voir l'éminente délicatesse de Jésus qui nourrit les corps avant de combler les âmes. Et pourtant, la multiplication des pains, si elle est effectivement l’indice de la prévenance de Jésus envers tous ceux et celles qui ont faim de par le monde, n’était que le préambule de l’enseignement qu’il s’apprêtait à donner et que nous découvrons dans la suite de ce chapitre 6 de saint Jean : Ce pain que j’ai multiplié pour vous vous a rassasié… Pourtant c’est une nourriture qui se perd. La vraie nourriture, c’est moi ! Car le pain ne nourrit qu’un temps, après quoi on a encore faim. Mais moi je suis le Pain qui demeure jusque dans la vie éternelle. Je suis le Pain de la Vie !

Désormais Jésus ne donne plus du pain ordinaire à la foule, il se propose Lui-même comme étant du pain ! Stupéfiant mystère que Jésus dévoile peu à peu à ses disciples, et qui culminera lors de son dernier repas avec eux par cette exhortation : Prenez et mangez, dira-t-il en montrant le pain, ceci est mon corps.

• Alors certains chrétiens diront : Mais c’est symboliiiiique ! Soyons sérieux tout de même ! Un peu de jugeote ! Le Christ se sert de réalités toutes simples pour toucher nos cœurs : le pain et le vin de la messe, c’est comme l’eau du baptême : Dieu utilise l’eau pour communiquer sa vie aux baptisés, sans pour autant consacrer l’eau ! Il n’entre pas plus dans le pain de la messe qu’il ne rentre dans l’eau du baptême !

• D’autres se font aisément les disciples d’Hegel, le philosophe allemand, qui voit dans l’adoration de l’hostie consacrée, comme le font les catholiques, un retour à la mentalité mythologique dans laquelle l’homme laisse libre cours à son besoin de « localiser » la présence de Dieu en « sacralisant » certains objets du monde extérieur, en l’occurrence ici, du pain...

• Et cette vision symbolique ou mythologique du Pain de Vie n’épargne pas les catholiques eux-mêmes, ni même certains prêtres. Je pense ici à ce professeur de séminaire, qui disait à ses étudiants futurs prêtres : « Ne "chosifions" pas le Christ. Il n’y a pas plus de Bon Dieu dans l’hostie que dans un bout de plâtre… »

Alors oui ! C’est difficile de croire en ce mystère de Jésus, Pain de Vie, à cet étonnant changement de substance qui fait que, après la consécration, le pain n’est plus du pain mais le Corps de Jésus, et le vin n’est plus du vin mais le Sang de Jésus. C'est pourquoi Jésus dit dans cet évangile qu’il faut « TRAVAILLER non pour la nourriture qui se perd, mais pour celle qui demeure jusque dans la vie éternelle ». Le mot « travailler » en dit long. L’Eucharistie est un mystère sur lequel nous devons travailler avec l’intelligence et avec le cœur.

D’abord en passant du temps sur les versets de l’Écriture qui nous parlent du Pain de Vie. Ce long chapitre 6 de l’évangile de saint Jean mérite que nous y demeurions dans la Lectio Divina, afin de ruminer et de goûter ces Paroles pour qu’elles irriguent nos intelligences et nos cœurs. Notons que cette lecture attentive et priante peut être faite en communion avec nos frères chrétiens protestants.

Mais aussi, en recourant aux textes de la Tradition et du Magistère qui, sans s’éloigner des Écritures, nous dévoilent depuis des siècles l’insondable mystère de l’Eucharistie. Et ce, afin d’acquérir une intelligence du Pain de Vie, qui est la modalité voulue par Jésus pour rester présent parmi nous, pour soutenir nos corps, les animer sa Vie même, pour  que nous puissions dire avec saint Paul : « Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi » ; mais aussi pour gonfler nos vies d’éternité, comme le promet Jésus : « Celui qui mange de ce pain vivra pour toujours ».

Et puis je vous laisse ce matin (ce soir) avec un troisième et dernier moyen très efficace pour à la fois travailler ce mystère du Pain de Vie et à la fois se laisser travailler par lui : c’est l’adoration de Jésus-Eucharistie dans le Saint-Sacrement. Là, nous demeurons au cœur du mystère de sa présence sacramentelle, nous l’approfondissons et nous laissons nos âmes être façonnées par elle. Bien mieux que de longues explications, voici une anecdote de la vie de saint Jean-Marie Vianney, le Curé d’Ars (que nous fêterons mardi).

Jean-Marie Vianney voyait qu’un paysan de son village, monsieur Chanfangon, passait régulièrement de longs moments dans l’église, devant le Saint Sacrement. Etonné, il finit par lui demander un jour : « Mais que lui dites-vous au Bon Dieu ? » « Oh ! Rien, monsieur le Curé, il m’avise et je l’avise » Ceci est la traduction en bon français d’une phrase que ce paysan a prononcé dans son patois local : « Je l’aveuse et il m’aveuse ». Le verbe qu’il a utilisé pour décrire sa prière est celui qui décrit le geste du paysan qui tâte la terre de son champs dans ses mains pour en estimer la qualité, si elle est pauvre ou riche, trop sèche ou trop humide, si elle a encore besoin de repos ou si elle est prête pour de nouvelles semences.

« Je l’avise» : c'est à dire je tâte la présence de Dieu, je goûte ce qu’il est, je sonde sa profondeur et sa richesse. « Et il m’avise» : c'est à dire je me laisse tâter par Dieu, je demeure dans sa main et je le laisse me façonner, m’enseigner et m’introduire dans le mystère de sa présence, là dans l’hostie.
Oui, l’adoration du Saint Sacrement est un travail du croyant qui cherche à saisir Dieu, et elle est un travail de Dieu qui cherche à nous saisir (comme le dit saint Paul aux Philippiens : « Je poursuis ma course pour tâcher de saisir, ayant moi-même été saisi par le Christ » Ph 3,12). Et c’est ce double travail qui nous introduit dans une connaissance plus intime de la nourriture qui demeure en vie éternelle, Jésus Pain de Vie !

C'est ce qu'on peut appeler la "théologie à genoux", qui ne dispense pas de la théologie des ouvrages et de l'étude, mais qui la complète et la sublime, qui la fait passer d'une connaissance extérieure à une vérité qui saisit et imprègne tout mon être.
On rapporte que le grand saint Thomas d'Aquin, dominicain du 13ème siècle qui a produit la volumineuse Somme Théologique, mettait régulièrement la tête dans le tabernacle pour mieux assurer la vérité de ses enseignements ! Au regard de son approche particulièrement scientifique du mystère de Dieu, on ne peut pas dire que ce soit un hurluberlu de piétaille !
Alors si vous n'avez pas l'occasion de mettre régulièrement la tête dans le tabernacle... Ou s'il vous est difficile de trouver des lieux et des horaires pour vivre l’adoration devant le Saint-Sacrement exposé, venez toutefois passer du temps devant le tabernacle. « Il est là, il est là… Il nous attend ! », disait le Curé d’Ars en pleurant et en pointant du doigt le tabernacle. Il repose là à longueur de jours, il sera dans un instant sur cet autel après la consécration, et il sera dans nos corps après notre communion. Celui qui vient à Lui n’aura jamais faim. Celui qui croit en Lui n’aura jamais soif. AMEN.
 


Mise à jour le Mardi, 04 Août 2015 14:16