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Ils ont faim... PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Yannick Ferraro   

Homélie de la messe du 17ème dimanche du Temps Ordinaire, dim 26 juillet 2015 Jn6, 1-15 

Dimanche dernier, à la lumière de l’évangile de saint Marc, le père Dominique nous invitait au vrai bon repos. Aujourd’hui dans cet évangile de saint Jean, c’est Jésus et ses disciples qui  aspirent à ce repos. Après avoir essuyé une controverse avec les juifs à Jérusalem, ils passent de l’autre coté de la mer de Galilée et gravissent la montagne pour "se poser" un peu à l’écart…  
Hélas, le répit ne sera que de courte durée : voici que les foules viennent à eux, en attente de signes, de guérison, de réconfort… Mais Jésus voit immédiatement le premier besoin qui s’impose : Où pourrions-nous acheter du pain pour qu’ils aient à manger ?
Quelle délicatesse de Jésus ! Avant de parler à leurs cœurs par des enseignements, il voit le besoin de leurs corps. Jésus le sait mieux que le dicton : ventre affamé n’a point d’oreille. La faim repli l’homme sur ses besoins primaires, elle attise l’instinct de survie et elle occulte l’élan de l’âme vers le Ciel dont elle se sent abandonnée.

Or, vous le savez, la faim dans le monde est encore une réalité affligeante. Le Programme Alimentaire Mondial estime à 795 millions le nombre de personnes qui souffrent de faim chronique. Et il ne faut aller très loin pour les trouver ces personnes-là.

Mardi dernier je montais à la chapelle de la Source pour aller dire la messe. Un gars, l’air un peu pommé, m’accoste sur la rue des Wallons pour me demander quelques euros « pour manger » précise-t-il. Hélas je n’avais ni billet ni monnaie sur moi et n’ai pu satisfaire sa demande. En arrivant en haut de la rue et en voyant le petit Delhaize je me suis dit que j’aurais du l’emmener là pour acheter un sandwich que j’aurais pu payer avec ma carte… » Bref, c’était trop tard, occasion ratée…

Mais ce qui est incroyable, c’est qu’à mon retour de la messe à la Source, au niveau de la place de l’Université, un autre gars m’accoste, l’air pas du tout pommé celui-là, bien habillé et très poli, le regard sincère, et me demande si je peux lui acheter à manger : « oun beurgeur » me dit-il avec son bel accent roumain en me montrant du doigt la direction du Quick. Et de m’expliquer en faisant la queue au Quick qu’il est carreleur mais que son patron n’a pas toujours du travail pour lui, qu’il essaie de faire vivre avec ça ses petits frères et sœurs, et qu’en ce moment n’a plus d’argent à la maison.

Incroyable ! Deux jeunes qui ont faim sur ma route, en moins de deux heures, ici à Louvain-la-Neuve, ce mardi !

Alors en voyant la bienveillance de Jésus devant la faim de la foule et son miracle de la multiplication des pains, je ne peux pas m’empêcher de lui dire : « Seigneur, ils sont encore là ceux qui ont faim. Ne pourrais-tu pas, encore une fois, faire abonder pour eux la matière ?

Car tes miracles, Seigneur, ne se sont pas limités aux quelques années de ta vie ici-bas rapportées dans les évangiles. Tu as promis que tu serais avec nous jusqu’à la fin des temps, pour veiller à tous nos besoins, et ce n’était une vaine promesse ».

Je pense ici à saint Jean Bosco qui a accompli, lui aussi, une multiplication des pains devant les yeux effarés de ses enfants. C’était dans les années 1880 dans la cour de son école de Turin. Il y a avait là deux garçons qui tenaient un panier avec quelques petits pains, mais ils étaient plus de 600 à avoir besoin de prendre leur déjeuner. Et il n’y avait plus rien, Don Bosco n’avait plus d’argent. Mais il a levé les yeux au ciel et a fait une prière. Et voilà que chacun est venu se servir de son petit pain sans que la panière ne désemplisse ! Les garçons qui tenaient la panière n’en menaient pas large, ils sont d’ailleurs devenus prêtres tous les deux.

Je pense aussi à cette session du Renouveau Charismatique à Ars (le petit village de saint Jean-Marie Vianney), dans les années 80. C’est la religieuse qui a assisté au miracle qui me l’a raconté. Les participants étaient plus nombreux que prévu et un soir le constat a été clair : demain il n’y aura pas assez de pain pour le petit déjeuner (rien de mortel me direz-vous… mais Dieu veillait tout de même…) Les organisateurs, qui avaient fait le choix de s’en remettre à la Providence, ont fermé la camionnette qui servait pour le stockage des denrées. Et quelle ne fut pas leur surprise en la rouvrant le lendemain matin de la trouver remplie de sac de pains !

Alors oui, le Seigneur veille toujours ! Mais, dans l’épaisseur de son Mystère, il choisit de ne pas intervenir toujours… probablement pour nous laisser à nous aussi le soin d’œuvrer pour que tout homme ait des conditions de vie dignes.

C’est à bien cela que nous sensibilise tout particulièrement notre pape François avec son encyclique "Laudato si" (que le père Dominique nous invitait à lire, comme un bon moyen pour prendre un vrai repos…)

« La terre, dit-il, est un héritage commun dont les fruits doivent bénéficier à tous… Celui qui s’approprie quelque chose (fut-ce une simple baguette), ne le fait que pour l’administrer pour le bien de tous. Autrement, il charge sa conscience du poids de nier l’existence des autres ».

Et de donner de nombreuses pistes de réflexion et d’action pour notre vie quotidienne. Je ne déflore pas davantage cette lecture qui vous attend à la maison quelque part entre la chaise longue et la crème solaire…

Oui, le Seigneur veille toujours, mais pas sans notre collaboration. Voyez comment dans cet évangile il met à contribution ses disciples : leur demandant comment faire pour nourrir cette foule, puis leur demandant de faire asseoir les gens, leur demandant enfin de rassembler les morceaux en surplus, pour que rien ne se perde. Quelle délicatesse de Jésus qui ne nous sauve pas sans nous, mais sollicite notre contribution humble mais fidèle, afin que la grâce, dépassant les limites de la matière, viennent surélever la nature et la rende plus digne et plus juste.

Laissons-nous interpeller par ce miracle de Jésus. En manifestant la toute-puissance du Fils de Dieu : il nous annonce en même temps que le salut est tout proche de nous, que nous sommes en marche vers ce Royaume où toute faim sera comblée, et il nous fait nous écrier avec la foule de l’évangile : C’est vraiment lui le Prophète annoncé, Celui qui vient combler toute faim ». AMEN.



CONSEIL PONTIFICAL « COR UNUM »
LA FAIM DANS LE MONDE 
UN DÉFI POUR TOUS :

LE DÉVELOPPEMENT SOLIDAIRE

4 octobre 1996, Fête de Saint François d'Assise

C'est à l'amour que le pauvre nous appelle
60. Dans tous les pays du monde, l'expérience de la vie quotidienne nous appelle, si nous ne nous fermons pas les yeux, à croiser le regard de personnes qui ont faim. Dans ce regard, c'est le sang de nos frères qui crie vers nous (cf. Gn 4, 10).
Nous savons que c'est Dieu lui-même qui nous appelle dans celui qui a faim. La sentence du Juge universel condamne sans aucune compassion: « ...Allez loin de moi, maudits, dans le feu éternel qui a été préparé pour le Diable et ses anges. Car j'ai eu faim et vous ne m'avez pas donné à manger... » (Mt 25, 41ss.).
Ces paroles qui montent du cœur du Dieu fait homme, nous font comprendre la signification profonde de la satisfaction des besoins élémentaires de tout homme aux yeux de son créateur: ne laissez pas tomber celui qui est à l'image de Dieu, vous laisseriez tomber le Seigneur lui-même! C'est Dieu lui-même qui a faim et qui nous appelle dans le gémissement de celui qui a faim. Disciple du Dieu qui se révèle, le chrétien est supplié d'écouter, si l'on peut dire, l'appel du pauvre. C'est en fait un appel à l'amour.

La pauvreté de Dieu
61. Selon les auteurs des psaumes, ces chants de l'Ancien Testament, « les pauvres » s'identifient avec les « justes », avec ceux « qui cherchent Dieu », « qui le craignent », qui « lui font confiance », qui « sont bénis », qui « sont ses serviteurs » et « connaissent son nom ».
Comme reflétée dans un miroir concave, toute la lumière des « ANAWIM », les pauvres de la première Alliance, converge vers la femme qui forme la charnière des deux Testaments: en Marie brille tout le dévouement à Yahvé et toute l'expérience qui guide le peuple d'Israël, et s'incarne dans la personne de Jésus Christ. Le « Magnificat » est la louange qui lui porte témoignage: l'hymne des pauvres dont toute la richesse est Dieu (cf. Lc 1, 46ss.).
Ce chant s'ouvre par une explosion de joie, exprimant la gratitude surabondante: « Mon âme exalte le Seigneur, et mon esprit tressaille de joie en Dieu mon Sauveur ». Mais ce ne sont pas les richesses ou le pouvoir qui font exulter Marie: en effet, elle se voit plutôt « petite, insignifiante et humble ». Cette idée de base inspire tout son éloge et s'oppose complètement à ce qui tendrait à la soif d'orgueil, de pouvoir et de richesse. Ceux qui s'orientent de la sorte sont « dispersés », sont « renversés de leurs trônes », sont « renvoyés les mains vides ».
Jésus lui-même reprend cet enseignement de sa Mère dans son discours évangélique des Béatitudes: elles s'ouvrent — et ce n'est pas un hasard — par l'expression « heureux les pauvres ». Ses paroles montrent ce qu'est l'homme nouveau, en opposition aux « richesses » qui font l'objet de ses critiques.
C'est aux pauvres qu'il adresse sa Bonne Nouvelle (cf. Lc 4, 18). La « séduction de la richesse », par contre, éloigne de la suite du Christ (cf. Mc 4, 19). On ne peut pas servir deux maîtres, Dieu et Mammon (cf. Mt 6, 24). Le souci du lendemain est l'indice d'une mentalité païenne (cf. Mt 6, 32). Pour le Seigneur ce ne sont pas de belles paroles: en effet, il leur rend témoignage par sa propre vie. « Le fils de l'homme, lui, n'a pas où reposer sa tête » (Mt 8, 20).

L'Église est avec les pauvres
62. Il ne faut pas fausser ni masquer le précepte biblique: il est à contre-courant de l'esprit du monde et de notre sensibilité naturelle. Notre nature et notre culture se révulsent devant la pauvreté.
La pauvreté évangélique est parfois l'objet de commentaires cyniques de la part des indigents comme de la part des nantis. Les chrétiens sont alors accusés de vouloir perpétuer la pauvreté. Un tel mépris de la pauvreté serait proprement diabolique. La marque de Satan (cf. Mt 4) est de s'opposer à la volonté de Dieu en faisant référence à sa Parole.
Un discours du Pape Jean-Paul II peut nous aider à éviter cette conclusion, qui est le piège qui permettrait de justifier notre égoïsme. Lors de sa visite à la favela du Lixão de São Pedro, au Brésil, le 19 octobre 1991, le Saint-Père réfléchit sur la première béatitude de l'Évangile de Saint Mathieu: il explique le lien entre pauvreté et confiance en Dieu, entre béatitude et abandon total au Créateur. Ensuite il poursuit: « Mais il existe une autre pauvreté, très différente de celle que le Christ proclamait bienheureuse, et qui affecte une multitude de nos frères, entravant leur développement intégral de personnes. Face à cette pauvreté, qui est carence et privation des biens matériels nécessaires, l'Église fait entendre sa voix... C'est pour cela que l'Église sait que toute transformation sociale doit nécessairement passer par une conversion des cœurs, et elle prie pour cela. Telle est la première et la principale mission de l'Église »(90).
Comme nous l'avons déjà dit, l'appel de Dieu relayé par son Église est évidemment un appel au partage, à la charité active et pratique qui s'adresse non seulement aux chrétiens, mais à tous. Comme toujours et plus que jamais, l'Église est aujourd'hui présente à tous ceux qui développent l'action humanitaire au service de leurs frères dans leurs besoins et leurs droits les plus fondamentaux.
La contribution de l'Église au développement des personnes et des peuples ne se limite pas seulement à la lutte contre la misère et le sous-développement. Il existe une pauvreté provoquée par la conviction qu'il suffit de poursuivre sur la voie du progrès technique et économique pour rendre chaque homme plus digne de s'appeler ainsi. Mais un développement sans âme ne peut suffire à l'homme, et l'excès d'opulence est nocif pour lui tout comme l'excès de pauvreté. C'est le « modèle de développement » édifié par l'hémisphère nord et qu'il répand dans l'hémisphère sud, où le sens religieux et les valeurs humaines qui s'y trouvent risquent d'être balayées par l'envahissement de la consommation recherchée pour elle-même.

Le pauvre et le riche sont tous deux appelés à la liberté
63. Dieu ne veut pas l'indigence de son peuple, c'est-à-dire de tous les hommes, puisque par chacun d'eux il nous appelle en criant. Il nous dit simplement que l'indigent, comme le riche aveuglé par sa richesse, sont des hommes mutilés: le premier par des circonstances qui le dépassent bien malgré lui, le second par ses mains trop pleines et avec sa propre complicité. Ils sont ainsi tous deux empêchés d'accéder à la liberté intérieure à laquelle Dieu ne cesse d'appeler tous les hommes.
Le pauvre « comblé de richesses » ne trouve pas là une revanche égoïste sur le mauvais sort, mais une situation qui lui permet enfin de ne pas être diminué dans ses capacités les plus fondamentales. Le riche « renvoyé les mains vides » n'est pas puni d'être riche, mais il est délivré de la lourdeur et de l'opacité inhérentes à son attachement trop exclusif aux biens de toutes natures. Le chant du Magnificat n'est pas une condamnation, mais un appel à la liberté et à l'amour.
Dans ce processus de double guérison, le pauvre est appelé à guérir de son cœur blessé par l'injustice, qui peut le mener jusqu'à la haine envers lui-même et envers les autres. Le riche est appelé à lâcher son fardeau de pacotille: il bouche ses yeux et ses oreilles, il recouvre son cœur profond, enfoui sous ses pauvres richesses d'argent, de pouvoir, d'image et de plaisirs de toutes natures qui lui font rétrécir sa vision de lui-même et des autres, et qui font croître ses appétits en même temps qu'augmenter ses biens.

La nécessaire réforme du cœur de l'homme
64. La faim dans le monde nous fait mettre le doigt sur les faiblesses des hommes à tous les niveaux: la logique du péché montre comment le péché, ce mal du cœur de l'homme, est à l'origine des misères de la société, par le jeu, si l'on peut dire, des « structures de péché ». Pour l'Église, il s'agit de l'égoïsme coupable, de la poursuite à tout prix de l'argent, du pouvoir et de la gloire, qui remettent en question la valeur même du progrès en tant que tel. « En effet, lorsque la hiérarchie des valeurs est troublée et que le mal et le bien s'entremêlent, les individus et groupes ne regardent plus que leurs intérêts propres et non ceux des autres. Aussi le monde ne se présente pas encore comme le lieu d'une réelle fraternité, tandis que le pouvoir accru de l'homme menace de détruire le genre humain lui-même »(91), plus liée à une notion de "progrès", inspirée par des considérations caractéristiques de la philosophie des lumières... À un optimisme mécaniste naïf s'est substituée une inquiétude justifiée pour le destin de l'humanité... On comprend mieux aujourd'hui que la pure accumulation de biens et de services, même en faveur du plus grand nombre, ne suffit pas pour réaliser le bonheur humain »: l.c., pp. 547-550.]
Au contraire, l'amour qui vient demeurer dans le cœur de l'homme, lui permet de dépasser ses limites et d'agir dans le monde en créant des « structures du bien commun »: elles favorisent la démarche de ceux qui sont alentour vers la « civilisation de l'amour »(92) et y entraînent les autres.
L'homme est ainsi appelé à réformer son action: l'enjeu en est vital pour le monde. Il est conduit à réformer son cœur, par un mouvement de son être vers l'unification dans l'amour, de sa propre personne et de la communauté humaine. Cette réforme de l'homme, dans sa totalité, est radicale dans sa profondeur et dans ses enjeux, car l'amour est radical dans son essence: il ne souffre pas de divisions, il embrasse toutes les impulsions de la personne, ses actes comme sa prière, ses moyens matériels comme ses richesses spirituelles.
La conversion du cœur des hommes, chacun et tous ensemble, est cette proposition de Dieu qui peut changer profondément la face de la terre, en effacer les hideux traits de la faim qui défigurent une partie de son visage. « ...Repentez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle » (Mc 1, 15) est l'impératif qui accompagne l'annonce du Royaume de Dieu et qui réalise sa venue. L'Église sait que ce changement intime et en profondeur incitera l'homme dans sa vie de tous les jours à regarder plus loin que son immédiat intérêt, à changer peu à peu sa façon de penser, de travailler, de vivre, pour apprendre ainsi au quotidien à aimer, dans le plein exercice de ses facultés et dans le monde tel qu'il est.
Pour peu que nous nous y prêtions, Dieu lui-même y veillera.

« Méfiez-vous des idoles! »
65. Voici la promesse que le Seigneur nous fait: « ...de toutes vos souillures et de toutes vos idoles je vous purifierai. Et je vous donnerai un cœur nouveau, je mettrai en vous un esprit nouveau, j'ôterai de votre chair le cœur de pierre et je vous donnerai un cœur de chair. Je mettrai mon esprit en vous et je ferai que vous marchiez selon mes lois et que vous observiez et suiviez mes coutumes » (Ez 36, 25-27).
Que ce magnifique langage biblique ne nous ne trompe pas: il ne s'agit pas ici d'un appel aux bons sentiments, pour produire un simple partage matériel, aussi valable et efficace puisse-t-il être. Il s'agit de la démarche la plus profonde qui puisse nous être proposée, celle de Dieu lui-même, venant offrir à chacun de nous la libération de nos idoles, et de nous apprendre à aimer. Ceci engage notre être tout entier, ainsi réunifié. Nous pourrons alors vaincre nos peurs et nos égoïsmes pour être attentifs à nos frères et les servir.
Nos idoles sont toutes proches: c'est notre recherche individuelle ou communautaire, que nous soyons riches ou pauvres, des biens matériels, du pouvoir, de la réputation, du plaisir, considérés comme des fins en soi. Servir ces idoles, asservit l'homme et appauvrit la planète (cf. n. 25). L'injustice profonde subie par celui qui ne dispose pas du nécessaire, réside précisément dans ce fait qu'il est obligé par nécessité de rechercher ces biens matériels par dessus tout.
Le cœur du pauvre Lazare est plus libre que celui du mauvais riche et Dieu, par la voix d'Abraham, ne demande pas seulement au mauvais riche de partager le festin avec Lazare, il lui demande de changer son cœur, d'accepter la loi de l'amour, pour devenir son frère (cf. Lc 16, 19ss.).
C'est en nous libérant de nos idoles que Dieu va permettre à notre travail de transformer le monde, non seulement en accroissant les richesses de toute nature, mais surtout en orientant le travail des hommes vers le service de tous. Le monde pourra alors retrouver sa beauté originelle, qui n'est pas uniquement celle de la nature le jour de la Création, mais qui est celle du jardin admirablement travaillé et rendu fertile par l'homme, au service de ses frères, en la présence aimante de Dieu et par amour pour Lui.
« "Changer de vie pour lutter contre la faim", tel est le slogan qui est apparu dans des milieux ecclésiaux et qui montre aux peuples riches le chemin pour devenir frères des peuples pauvres... »(93).

L'écoute du pauvre
66. Le chrétien dans le monde — là où Dieu l'a placé — va donc répondre à l'appel de celui qui a faim par une interrogation personnelle sur sa propre vie. L'appel de celui qui a faim pousse l'homme à se poser la question du sens et de la valeur de son action quotidienne. Il va chercher à voir les conséquences, proches et parfois plus lointaines, de son travail professionnel, bénévole, artisanal, domestique. Il va mesurer l'extension, beaucoup plus concrète et vaste qu'il ne pouvait le penser, des conséquences de ses actes, même les plus ordinaires, et donc de sa responsabilité effective. Il va se poser la question de la gestion de son temps, qui dans le monde actuel fait souvent souffrir par défaut ou par excès, à cause du chômage si destructeur. Il va ouvrir les yeux de son esprit et de son cœur, s'il sait accepter cette invitation faite par Dieu à tout homme, d'aller régulièrement, discrètement et humblement se mettre à l'écoute et au service de quelqu'un qui est dans le besoin. C'est un appel tout particulier fait à ceux que le langage courant qualifie de « responsables ».
Saint Paul l'affirme et ce n'est pas par hasard: « ... Jésus Christ... de riche il s'est fait pauvre pour vous » (2 Cor 8, 9). En effet, il voulait nous rendre riches par sa pauvreté et par l'amour que nous devons avoir envers le pauvre.

L'écoute de Dieu
67. L'écoute de Dieu dans la présence du pauvre va ouvrir le cœur de l'homme et le pousser à rechercher une rencontre personnelle toujours nouvelle avec Dieu. Cette rencontre que Dieu cherche, lui qui ne cesse de rechercher tout homme et tout l'homme, se poursuivra dans le cheminement quotidien qui transforme progressivement la vie de celui qui accepte « d'ouvrir la porte » à Dieu lui-même qui y frappe humblement (cf. Ap 3, 20).
L'écoute de Dieu requiert du temps avec et pour Dieu. C'est la prière personnelle: seule elle permettra à l'homme de changer son cœur et par conséquent son action. Le temps pris par Dieu n'est pas pris aux pauvres. Une vie spirituelle forte et équilibrée n'a jamais détourné personne du service de ses frères. Et si Saint Vincent de Paul (, 1660) — bien connu pour son engagement en faveur des démunis — disait: « Laisse ta prière si ton frère te demande une tasse de tisane », il ne faut pas oublier que le saint priait environ sept heures par jour, et trouvait là le fondement de son action.

Changer de vie...
68. L'homme qui est à l'écoute de son frère et qui s'ouvre à la présence et à l'action divines va peu à peu remettre ainsi en question ses habitudes de vie. La course à l'abondance — à laquelle se livrent de plus en plus d'hommes au milieu souvent d'une misère croissante — fera progressivement place à une plus grande simplicité de vie, oubliée déjà dans beaucoup de pays, mais qui redevient possible et même désirable, dès que le souci du paraître cesse dans les choix du consommateur.
Enfin, l'homme qui accepte ainsi de changer sa façon de voir pour adopter en quelque sorte celle que Dieu lui-même nous a montrée dans les paroles du Christ, et qui réfléchit aux conséquences de son activité — quelle que soit celle-ci, en apparence importante ou insignifiante — va se mettre grâce à elle au service du bien commun, la promotion intégrale de tous les hommes et de chaque homme en particulier.

... pour changer la vie
69. Libéré progressivement de ses peurs et de ses ambitions purement matérielles, éclairé sur les conséquences possibles de ses propres actes, quelle que soit sa place, l'homme qui accueille ainsi la présence de Dieu dans tous les aspects de sa vie, va devenir un agent de la civilisation de l'amour. Discrètement, en profondeur, son travail aura le caractère d'une mission, où il se doit d'exercer et de développer ses talents, de contribuer à la réforme des structures et des institutions, d'avoir un comportement de qualité, qui va inciter ses proches à agir de même, et à être essentiellement tourné vers le service de la dignité de l'homme et du bien commun.
Les circonstances de la vie font qu'une telle attitude au travail est considérée comme impossible. Mais l'expérience montre que même dans des situations apparemment bloquées, tout homme a toujours une toute petite marge de manœuvre, et que ses choix ont une importance concrète pour ses proches au travail et pour le bien commun. Chacun, d'une certaine façon, peut-on dire, est responsable des autres(94). C'est une des tonalités de l'appel à l'amour que Dieu ne cesse de faire résonner. Il appartient à chacun, dans des circonstances parfois difficiles, pouvant même comporter la souffrance voisine du témoignage-martyr, de s'appuyer sur la force de Dieu qui nous promet son aide si nous le plaçons au centre de notre vie, y compris de notre vie active.
« Courage, tout le peuple du pays, au travail! Car je suis avec vous... et mon Esprit demeure au milieu de vous » (Ag 2, 4-5). Le chrétien devient alors un agent de lutte contre les « structures de péché », et même agent de leur destruction. Les pratiques si délétères au plan du développement économique et social seront alors moins répandues. Dans les régions où les chrétiens, avec courage et détermination, entraînent des hommes de bonne volonté, la misère pourra cesser de progresser, les habitudes de consommation pourront changer, les réformes se faire, la solidarité fleurir et la faim reculer.

Appuyer les initiatives
70. Au premier rang de ces chrétiens figurent les religieux et les pasteurs ordonnés qui sont appelés à donner leur vie à Dieu et à leurs frères.
Tout au long de l'histoire de l'Église, depuis les diacres des Actes des Apôtres (cf. Ac 6, 1 ss.), jusqu'à présent, il y eut des hommes et des femmes extraordinaires(95), des ordres religieux et missionnaires, des associations de chrétiens laïcs, des institutions et des initiatives ecclésiales, qui ont essayé d'aider les pauvres et les affamés. Ils ont combattu la souffrance et la misère sous toutes ses formes, en obéissant au Christ.
L'Église remercie tous ceux qui actuellement rendent ces services sous la forme d'une action concrète à l'égard du prochain, dans les diocèses, les paroisses, les organisations missionnaires, les organisations caritatives et les autres ONG. Ils transmettent l'amour de Dieu et montrent l'authenticité de l'Évangile.
L'Église catholique est présente sur tous les continents; elle a presque 2700 diocèses ou circonscriptions aux visages très divers(96), dont beaucoup sont engagés depuis longtemps dans l'action contre la faim et la pauvreté. Les diocèses et les paroisses sont des lieux privilégiés de discernement de ce que les chrétiens peuvent faire. Dans de tels cadres, ils favorisent l'organisation de groupes au niveau populaire, des groupes locaux et des communautés. Des communautés accueillantes à taille humaine peuvent redonner confiance, aider à s'organiser, à vivre mieux, à sortir de la résignation et de l'écrasement. L'Évangile y redevient espérance pour les pauvres, dans un creuset où se conjuguent la force du Christ et celle des déshérités.
Chacun est appelé à participer à cette action. L'appel à l'amour que Dieu nous transmet par la présence de nos frères qui ont faim, doit se concrétiser pour chacun selon son état de vie, selon sa position dans le monde et dans son environnement le plus immédiat. La merveilleuse variété humaine, dans la diversité des cultures, entraîne la variété des engagements et des missions.
Il y a donc lieu que chaque chrétien favorise les initiatives locales les plus variées. L'Église catholique sait de partager cet engagement avec les autres églises chrétiennes et communautés religieuses et avec tous les hommes de bonne volonté. Les actions à caractère humanitaire sont un champ d'action important du chrétien, mais il devra alors contribuer tout particulièrement à ce que les buts de l'association et son action restent bien le service intégral de l'homme, sans exclure sa dimension spirituelle. Il sera ainsi un rempart contre ceux qui pourraient chercher à détourner le dynamisme de l'association vers des buts politiques inspirés par le matérialisme et par des idéologies qui sont en dernière analyse toujours destructrices de l'homme.

Tout chrétien est en mission dans toutes ses activités
71. Le chrétien est au service de ses frères dans tous les aspects de son activité et de sa vie. L'amour agissant appelle tous les chrétiens dans leur travail quotidien, comme dans leurs initiatives personnelles. L'engagement du chrétien, comme ses actions humanitaires et caritatives, procèdent du même appel à la mission.
Dans son travail rémunéré comme dans son bénévolat ou dans son travail à la maison, souvent considérable, l'homme et la femme sont appelés à vivre la même mission, manifester la Bonne Nouvelle et la servir, à travers les joies et les souffrances quotidiennes et dans chaque situation. La qualité de son travail, la participation à de justes réformes, l'exemple modeste de son comportement, le souci des autres toujours présent au-delà des objectifs personnels et institutionnels légitimes, tout cela est le lot quotidien de l'homme et de la femme qui cherchent à trouver dans toutes les facettes de leur vie, une occasion de laisser Dieu s'approcher d'eux, et de faire grandir le monde entier dans Son amour. Ils seront alors de mieux en mieux capables de lutter contre le gâchis et les injustices, et d'offrir leurs souffrances et leurs joies au Christ Sauveur qui leur donne son Esprit dans leur vie de tous les jours.
Le chrétien cherchera à rapporter son action, quelle qu'elle soit, à Celui qui nous parle directement au cœur, par la bouche de chaque pauvre. Le chrétien qui est un entraîneur d'hommes de bonne volonté, avec lesquels il partage les valeurs humaines fondamentales, devra veiller à ce que son action personnelle et celle de ses frères chrétiens reste inspirée par la Parole de Dieu et ancrée dans la vie divine, en union avec l'Église et avec ses pasteurs. La communauté dans l'action doit être une communauté avec le Seigneur, qui veillera lui-même à ce que cette action soit pensée et exécutée dans l'Esprit Saint, et qu'ainsi elle ne perde pas sa qualité de mission d'essence divine, où le Serviteur de l'Homme est recherché personnellement comme la source, comme la force et comme la fin de l'action elle-même.
Le chrétien trouvera son appui de chaque instant dans la prière de la bienheureuse Vierge Marie, priante et agissante dans un même mouvement de service sans réserve de Dieu et des hommes. La Mère de Dieu suppliera l'Esprit Saint d'irriguer l'intelligence et le cœur du chrétien, qui deviendra ainsi dans l'action son libre collaborateur, responsable et confiant, dans une action qui témoignera par elle-même de l'amour de Dieu, et qui aura son poids d'éternité.


Mise à jour le Vendredi, 31 Juillet 2015 14:10