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Un homme debout PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Dominique Janthial   

Homélie du 5 juillet, 14ème dimanche du Temps Ordinaire Ez 2, 2-5; 2Co 12, 7-10 - Mc6, 1-6 

En ce dimanche d’été, les textes de la liturgie nous branchent sur un sujet qui n’est peut-être pas à proprement parler divertissant mais qui pourrait néanmoins mobiliser quelques-uns de nos neurones fussent-ils déjà en mode « vacances »: le rôle du prophète et son impact dans la société.

La première lecture que nous avons entendue est le récit de la vocation du prophète Ezéchiel. Cela commence ainsi: « L’esprit vint en moi, il me fit mettre debout ». Cette indication n’est pas un détail superflu, elle a en fait une réelle importance car le prophète est un homme debout. Quand j’étais adolescent, France Gall chantait: « Il jouait du piano debout, Quand les trouillards sont à genoux, Et les soldats au garde-à-vous, Simplement sur ses deux pieds, Il voulait être lui vous comprenez ».

Je ne savais pas à l’époque que ces paroles se référaient à Jerry Lee Lewis dont la personnalité un peu fêlée avait quelque chose de prophétique mais d’un prophétisme désespéré parce que sans Dieu… La grande différence entre Jerry Lee Lewis et Ezéchiel c’est que dans le cas d’Ezéchiel, c’est l’Esprit de Dieu qui va remettre le prophète debout lorsqu’il était à terre …

L’Esprit qui meut le prophète est celui qui résiste à la pesanteur, qui résiste aux lois d’un monde où tout est prévisible et où tout tend vers le bas. Ne pas vouloir s’insérer dans un monde déjà vieilli, ne pas vouloir se couler dans le béton d’une société sclérosée, mais désirer apporter du neuf, c’est d’ailleurs le propre de la jeunesse. Un jeune ami égyptien me faisait un jour cette confidence: « Je sens très fortement la responsabilité qui est la mienne de changer le monde et cela fait de moi quelqu’un de perpétuellement différent de mon entourage ». Et Jésus nous dit dans l’Evangile: « Un prophète n’est méprisé que dans son pays, sa famille et sa propre maison ». En effet l’entourage de Jésus prétend le connaître en le réduisant au déjà-connu : « N’est-il pas le charpentier, le fils de Marie, et le frère de Jacques, de José, de Jude et de Simon ? Ses sœurs ne sont-elles pas ici chez nous ? ». Réduire quelqu’un au déjà-connu c’est un des pires péchés car c’est l’empêcher de faire surgir la nouveauté qu’il peut apporter. Le pire qui peut arriver dans un couple c’est quand l’un dit à l’autre : « Je te connais ». Dire à quelqu’un « je te connais », c’est l’enfermer dans le déjà-connu et l’empêcher de produire du neuf : « Là, Jésus ne pouvait accomplir aucun miracle ».

Le prophétisme c’est en fait l’éternelle jeunesse d’une humanité qui ne se résout pas aux limites un peu déprimantes de son état présent mais croit à la possibilité de s’élever, de devenir plus juste, plus désintéressée, plus fraternelle, etc. Face à ce désir de l’humanité, la révélation judéo-chrétienne vient proclamer qu’il y a tout un Dieu qui de toujours à toujours est le grand protecteur de cet idéal d’humanité, protégeant en quelque sorte l’humanité contre elle-même, contre toute tentation défaitiste qui consisterait à se résigner – ce qui reviendrait peu ou prou à s’arrêter de vivre. C’est pourquoi tous les prophètes de l’Ancien Testament s’expriment toujours au nom de ce Dieu: « Tu leur diras : ‘Ainsi parle le Seigneur Dieu...’ ». Et que dit-il ce Seigneur Dieu ? Au fond cela revient toujours au même: « Je veux être ton allié dans la réalisation de ta vie, de ton humanité. Sans cesse je viens renouveler ta jeunesse pour que tu continues d’être un homme debout jusqu’à ton dernier souffle. Et lorsque tu me rendras ce souffle, à moi qui te l’ai donné, crois bien que je serai assez puissant pour te relever et te faire passer à une nouvelle vie, une éternelle jeunesse qui ne connaîtra plus ni fatigue, ni déception, ni découragement… ».

Ce message le prophète ne se contente pas de le proclamer, il est appelé à le vivre: vivre de la présence de Dieu qui ne cesse de venir au secours de son humanité si faible et menacée pour lui faire donner sa pleine mesure. C’est ainsi que l’a compris Saint Paul après avoir prié pour être délivré d’une limite personnelle qui le faisait souffrir, lorsque Dieu a répondu à sa prière en lui disant, comme nous le lisons dans la deuxième lecture: « Ma grâce te suffit : ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse ». Pour le prophète, les difficultés rencontrées ne sont au fond que l’occasion de proclamer plus fortement encore le message dont il est investi : « Dieu est celui qui renouvelle ma jeunesse », comme le dit ce verset du psaume que le prêtre dit en montant à l’autel dans la messe tridentine : Introibo ad altarem Dei, ad Deum qui laetificat juventutem meam !

La dernière difficulté que le prophète aura à affronter au terme d’une longue jeunesse c’est évidemment le grand âge et la mort. Ma grand mère aimait à dire: « Jusqu’à 80 ans, on est jeune. Depuis je ralentis… ». Jésus utilise pour décrire la vie humaine l’image d’une longue gestation, comme si l’homme était appelé à participer à son propre enfantement à la vie nouvelle par delà la mort. Avec cette image de la gestation, on peut comprendre que les derniers temps soient plus lourds que le début mais une chose est sûre, « quand l’enfant est né, (la mère) ne se souvient plus de son angoisse, dans la joie qu’elle éprouve du fait qu’un être humain est né dans le monde » (Jn 16,21).

Au seuil de cet été puissions jeter sur nous-mêmes et sur les autres un regard prophétique, un regard d’émerveillement sur tout le neuf qui peut encore être fait. Que cet été nous donne l’occasion de ne plus dire à l’autre, ou même à soi-même : « Je te connais ». Alors le neuf pourra se produire !

Mise à jour le Lundi, 06 Juillet 2015 21:29