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C'est Dieu qui donne la croissance PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Dominique Janthial   

11ème dimanche du Temps ordinaire


Après six semaines de Carême, la Semaine Sainte, encore sept semaines de temps pascal, la Pentecôte, la Sainte Trinité et la Fête Dieu, voici que nous revenons aujourd’hui après plus de trois mois et demi au temps ordinaire. Or je ne sais pas si c’est pour inaugurer ce temps ordinaire ou simplement parce que les vacances approchent mais Jésus dans l’Evangile d’aujourd’hui est assez cool: « Il en est du règne de Dieu comme d’un homme qui jette le grain dans son champ: nuit et jour, qu’il dorme ou qu’il se lève, la semence germe et grandit, il ne sait comment ». Il y a comme ça des versets qui nous mettent à l’aise. J’aime bien m’endormir avec le psaume qui dit : « En vain tu devances le jour, tu retardes le moment de ton repos, + tu manges un pain de douleur : * Dieu comble son bien-aimé quand il dort ».

Mais en même temps ce genre d’assertion nous met un peu mal à l’aise : dire que le règne de Dieu avance quand on dort c’est un peu démobilisant et ça ne correspond pas vraiment à l’idéal du chrétien engagé dans la société civile qui est le nôtre : Nous pensons – et nous avons raison de le penser – que le Royaume de Dieu sera aussi le fruit de notre engagement pour une société plus juste et plus fraternelle.  Et d’ailleurs lorsque Jésus proclame « heureux les artisans de paix », « ceux qui ont faim et soif de justice », ce n’est pas précisément les dormeurs qu’il désigne. Alors y a-t-il contradiction ?

Je pense que nous sommes là face à un problème récurrent dans notre appréhension de la foi chrétienne. Cela porte un nom technique : l’organicité des vérités de la foi. Pour le dire plus simplement l’Ecriture doit être comprise dans son unité et il ne faut jamais isoler un verset du reste de l’Ecriture. Cette manière de faire conduit à une foi qui est parfois – et même souvent – paradoxale, comme aimait à le souligner celui qui devint à la fin de sa vie le Cardinal Henri de Lubac. Un paradoxe n’est pas une contradiction : lorsqu’il faut tenir ceci et cela – la croissance spontanée du royaume et la nécessité de s’engager pour lui, par exemple – la raison est poussée au delà de ses cadres étroits, non pas parce qu’il faudrait à tout prix plaire à tout le monde mais parce que la réalité est complexe.  

Opposer comme on le fait parfois action et contemplation, Marthe et Marie, engagement et piété est non seulement réducteur mais c’est aussi profondément injuste. Regardez les moines, on les appelle contemplatifs, mais il est difficile de faire plus actif qu’un moine. D’abord il se lève très tôt. Mais aussi il travaille beaucoup ! Et l’on sait très bien que ce sont les monastères qui ont assuré une bonne part du développement économique et culturel de l’Occident médiéval. Le mot « sart » qui entre dans la composition noms de beaucoup de villages en Brabant Wallon signifie une parcelle défrichée gagnée sur la forêt et souvent c’étaient les moines qui assuraient ce travail. En parallèle, derrière les grandes figures sociales du christianisme, il y avait bien souvent une face cachée de prière et de contemplation sans laquelle leur engagement n’aurait été que de l’activisme. Plus généralement, quand on valorise excessivement un aspect de la foi au détriment d’un autre, on perd le paradoxe, on perd le mystère, on perd Dieu. Toutes les hérésies et plus généralement toutes les querelles qui nuisent gravement à l’unité découlent de cette valorisation excessive d’un aspect de la foi au détriment de l’aspect opposé mais complémentaire. Alors on a des chrétiens de droite et des chrétiens de gauche et c’est évidemment une absurdité !

Mais revenons à la phrase de Jésus : « Qu’il dorme ou qu’il se lève, la semence germe et grandit, il ne sait comment ».  Jésus emploie l’expression « qu’il dorme ou qu’il se lève » et il fait sans doute allusion à la prière du Shema’ Israel que les juifs récitent 3 fois par jour et qui contient les mêmes mots: « Ecoute Israël le Seigneur notre Dieu est l’unique Seigneur.  Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta force.  Que ces paroles que je te dicte aujourd’hui restent dans ton cœur!  Tu les répèteras à tes fils, tu leur diras aussi bien assis dans ta maison que marchant sur la route, que tu dormes ou que tu te lèves ».  Alors quelle est donc cette semence?  Sinon justement l’écoute de la parole de Dieu, cette parole que nous accueillons dans la foi comme puissante, actuelle et agissante dans nos vies.  Par cette parole, Dieu petit à petit nous transforme, nous forme un cœur à l’image de celui de son Fils et fait très réellement des pécheurs que nous sommes, ses fils.

C’est de cette façon que le règne de Dieu prend petit à petit toute la place dans nos vies.  La parole de Dieu et non les idéologies qui représentent souvent une paresse intellectuelle faute de pouvoir tenir le paradoxe, de pouvoir tenir l’écoute de la réalité et l’écoute de Dieu. C’est plus pratique de dire : « Moi vous savez la prière ce n’est pas pour moi … » ou « Moi ne me demandez pas de m’engager pour la paix dans monde… ». Sans s’en rendre compte avec ce genre de protestations on évacue le paradoxe, on évacue le mystère, on évacue Dieu. « Il fallait pratiquer ceci sans oublier cela » dit Jésus aux pharisiens. Il nous promet une croissance qui comme toute croissance authentique ne peut être l’œuvre que de Dieu et non de nos prises de position idéologiques. Comme dit Saint Paul « c’est Dieu qui donne la croissance » (1 Co 3,7). Alors en ce début de temps ordinaire, fort de cette promesse de croissance, refusons le confort des positions bien tranchées, restons à l’écoute, faisons l’effort de nous tenir dans cet entre-deux où Dieu peut et va agir !

 

Mise à jour le Mardi, 23 Juin 2015 14:33