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La joie triomphe, en dépit de la Croix PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Yannick Ferraro   

Homélie du 4ème dimanche de Carême, dimanche 15 mars 2015, Jn3, 14-21

Dimanche dernier, nous vivions ici notre premier dimanche autrement sur le thème de « la joie de croire ». Avec les parents des enfants du KT, après un groupe de partage où chacun a pu s’exprimer sur ce qu’était pour lui la vraie joie, nous avons découvert ensemble, par une brève vidéo, le beau visage de Chiara Badano, une jeune fille italienne morte en 1990, à l’âge de 18 ans, et béatifiée par Jean-Paul II sous le nom de Bienheureuse Chiara-Luce (Claire-Lumière). Si je vous en parle ce matin, c’est parce que sa vie illustre à merveille les thèmes que nous retrouvons dans les textes de ce 4ème dimanche de Carême.

Chiara était une jeune fille ordinaire, bien qu’ayant très tôt une grande foi et un grand amour de Jésus. C’est à l’âge de 16 ans que sa vie bascule : une soudaine douleur à l’épaule amène un diagnostic sans appel : Chiara porte une tumeur sur l’axe spinal, un ostéosarcome particulièrement rare et grave. Les médecins expliquent que la chimiothérapie pourra ralentir le mal, mais Chiara comprend ce qui est à comprendre : cette maladie est incurable et elle va l’emporter très vite.
Après un temps de révolte légitime (qui ne le serait ?) hanté de « Pourquoi moi Jésus ? », de « Est-ce juste Seigneur de mourir à 17 ans ? »… Chiara prend soudainement acte de son drame et réussi à dire un « oui » déterminé et décisif à son épreuve, un « oui » sur lequel elle ne reviendra jamais et qui lui donnera de finir sa vie dans une joie radieuse et contagieuse.
L’histoire de Chiara-Luce nous oblige à nous poser la question : Comment Dieu conduit-il nos vies ? Comment peut-il à la fois nous conduire à travers de telles épreuves et souffrances, et à la fois nous demander de garder confiance en Lui ? Nous sommes là au cœur d’un mystère fondamental de notre foi : endurer et rester confiant en la Providence de Dieu à laquelle rien n’échappe.
La première lecture du livre des Chroniques nous donne une autre illustration :
L’auteur relit le drame de l’exil à Babylone comme le résultat de la misère morale de son peuple : « les chefs des prêtres et du peuple ont multiplié les infidélités, ils ont imité toutes les abominations des nations païennes, ils ont profané la Maison du Seigneur. » Dès lors, l’exil sonne comme un châtiment divin : « il n’y eut plus de remède à la fureur grandissante du Seigneur contre son peuple… Les Babyloniens brûlèrent la Maison de Dieu, détruisirent le rempart de Jérusalem, incendièrent tous ses palais… Nabuchodonosor déporta à Babylone ceux qui avaient échappé au massacre ; ils devinrent les esclaves du roi et de ses fils. »
Pourtant le devenir de cette épreuve n’échappe pas à Dieu qui, s’il semble punir un temps, ne garde pas moins la perspective d’une fin miséricordieuse et heureuse. Septante ans plus tard, un autre roi, Cyrus, permet le retour des exilés en Terre Sainte et la reconstruction du Temple : « Que le Seigneur soit avec vous, montez à Jérusalem ! ». Et là, c’est la joie, telle que les psaumes des montées en rendent compte : « Quelle joie quand on m’a dit : allons vers la Maison du Seigneur ! (Ps 121) Notre bouche était pleine de rires, nous pussions des cris de joie… Quelles merveilles le Seigneur fit pour nous, nous étions en grande fête ! (Ps 125) ».
Nabuchodonosor et sa cruauté destructrice, Cyrus le souverain éclairé : tous deux instruments de la Providence divine, l’un pour le châtiment, l’autre pour la consolation. Dans notre vie comme dans notre mort, dans la maladie de Chiara-Luce comme dans la persécution du peuple élu, Dieu mène la danse en utilisant les causes secondes, souvent cachées et paradoxales, pour parvenir à ses fins… des fins qui, venant de Dieu, ne peuvent être que nimbées de joie, quand bien même elles passeraient par la Croix.
La Croix, c’est bien elle que l’évangile d’aujourd’hui vient planter au cœur de notre Carême, au cœur de notre histoire sainte, comme elle le fut au plus intime du Christ. De même que dans le désert, nous raconte le livre des Nombres (Nb 21,6-9), ceux qui étaient mordus par les serpents (épreuve envoyée par Dieu) trouvaient la guérison en se tournant vers le serpent d’airain élevé par Moïse (signe de la miséricorde de Dieu), de même les hommes blessés par le péché trouveront-ils la guérison par Celui qui sera élevé en Croix.
Cette croix que nous élevons au sommet de nos clochers, sur les murs de nos maisons et aux carrefours de nos campagnes, que nous accrochons à nos cous et que nous traçons sur nos corps, n’est certes pas la vénération d’un instrument de torture, ni la complaisance dans les souffrances et les épreuves de la vie, mais bien la reconnaissance du chemin par lequel nous devons passer pour écrire, comme le Christ et avec le Christ, l’histoire sainte de nos vies. Fuir la Croix, c’est fuir le Christ. Embrasser la Croix, c’est vivre dès ici-bas, à travers les vicissitudes de nos histoires, la joie de se savoir conduits, aimés et sauvés.
Chiara-Luce avait retenu cette phrase d’une autre Chiara, Chiara Lubich, fondatrice du mouvement des Focolari, rencontrée durant son enfance lors d’un rassemblement : « On ne peut avoir de joie si on n’affronte pas la douleur, comme Jésus l’a fait sur la Croix, se sentant abandonné par le Père ».
Cette conviction sera la sienne tout au long de ces douloureux mois de maladie. Sentant sa fin toute proche, et pensant aux instants qui suivront son dernier soupir, Chiara dit à sa mère : « Maman, quand tu m’habilleras, répète-toi : Maintenant, Chiara voit Jésus. Et avec joie, dis-le trois fois ». Et puis sa maman raconte comment Chiara lui fit son dernier adieu : « Chiara me fait signe avec le doigt d’approcher, et avec une main elle me décoiffe et me dit : Mama, ciao ! Si felice perque yo lo sono – Maman, adieu ! Sois heureuse parce que moi je le suis »
Voilà comment la joie de se savoir conduits, aimés et sauvés se vit dès ici-bas et triomphe, en dépit de la Croix sans laquelle nul chemin vers le Ciel ne s’arpente. Alors, peuple de Dieu, laisse résonner à tes oreilles ce cri de la mi-Carême qui monte aujourd’hui : Laetare, réjouis-toi ! Laisse descendre cet héritage humble et convaincant de Chiara Luce : Si felice, sois heureux ! Car oui ! Dieu t’a tellement aimé qu’il a donné son Fils unique, afin que, croyant en Lui, tu ne te perdes pas, mais ais la vie éternelle. AMEN.

 

 


Mise à jour le Vendredi, 27 Mars 2015 11:38